Il faudra enfin poser la question de la guerre d’une certaine “modernité” (basée sur le pouvoir d’un régime économique dominant lié à des systèmes politiques sans aucune véritable base démocratique) contre la puissance - dans le sens spinoziste de ce mot - des pauvres. Pour montrer ensuite que la guerre des pouvoirs dominants qui donnent aujourd’hui l’impression de régner sur le monde et d’avoir définitivement assagi les majorités de “pauvres” et les avoir gagnés à leur cause (en les transformant en individus recherchant les mêmes types de “richesses mortes” que les leurs) est loin d’être gagnée. Car la puissance des soumis, des vaincus et des lions d’aujourd’hui est en marche, inspirée par les traditions philosophiques de libération qui émergent de petits et de grands mouvements de résistance. Les révolutions programmées à partir d’idéologie qui, cherchant à introduire sinon imposer du dehors ou d’en haut des “ordres” justes ou nouveaux destinés à changer les vieux ordres, sont sur le point de céder la place à des mouvements de caractère différent, à des actions quotidiennes de millions de personnes que leur propre puissance amène à faire “autre chose”, à penser et agir autrement. Ces mouvements se déploient un peu partout dans les profondeurs des sociétés contemporaines et certains sont déjà bien en place et visibles. Et ce qui pointe déjà à l’horizon est le caractère constitutif d’un réel immanent, d’un réel qui n’est pas fixé par un projet préconçu ou des jeux de pouvoir d’un groupe dominant sur des dominés, mais qui se “constitue” dans la pratique de tous les jours de gens “ordinaires”, dans leur désir individuel de persévérer dans leur être et leur désir collectif de vivre dans une société heureuse.
La puissance des pauvres - Majid Rahnema & Jean Robert